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Le château croisé

LE TORON DES CHEVALIERS

Chastel-Arnoul

       Le 9 octobre 1106, 7000 cavaliers égyptiens apparaissent entre Arsûf et Jaffa, ils massacrent 500 pèlerins en marche vers Jérusalem. De là ils se rendent à Ramleh puis à Jaffa où une quarantaine de francs sont tués. La cavalerie égyptienne s’engage alors sur la route allant de Jaffa à Jérusalem. Dépassant Ramleh, elle attaque la forteresse de Chastel-Arnoul (Castellum Arnulfi) que venait d’édifier le roi Baudouin Ier pour surveiller les abords de Jérusalem en direction de Ramleh. Les Sarrasins s’emparent du château et massacrent ses habitants, excepté le commandant qu’ils emmènent avec eux. Les murailles de la forteresse sont aussitôt abattues.[1] La position de cet ouvrage sur une éminence dans la direction de Jérusalem se trouvait au début, et non au cœur de la montagne, autrement il n’eût été d’aucune utilité aux voyageurs chrétiens traversant la plaine et n’aurait pu inquiéter les assiégeants de Ramleh.[2]

       Tout porte à croire que le château d’Arnoul, édifié sur la route de Ramleh à Jérusalem, au point où les montagnes commencent à s’élever occupait le site actuel de Latroun.

 

De Chastel-Arnoul au Toron des Chevaliers

       En 1187, Iad ad-Din al-Isfahani relatant les campagnes de Saladin donne une longue liste des forteresses croisées reprises par le Sultan : Dans notre région on trouve : Ghazza (Gaza), Asqualân (Ascalon), Al-Utrûn, Bayt Lahm (Bethléem), al-Quds (Jérusalem)...[3] Dans le même document où l’on raconte la prise d’Ascalon par Saladin, on peut lire : « Sur ces entrefaites, nous prîmes possession de Gaza, nous y ramenâmes l’honneur. Nous nous emparâmes de Ramla, de Ludd (Lod) et de Natrûn »[4]...

       Abou Shamah, quant à lui, dans le livre des deux jardins fournit un détail important concernant l’appartenance du Toron : Il (Le Sultan) séjourna dans Ascalon jusqu’à ce que les villes appartenant aux Templiers, Ghazzah, En-Natroun, Beit-Djibril eussent fait leur soumission. Il s’était fait accompagner par le grand maître[5] et lui avait promis la liberté contre la reddition de ces places fortes : celui-ci en fit l’abandon en retour des promesses du sultan.[6]

       Ce témoignage nous apprend que Latroun était une fondation des Templiers. Les Templiers avaient reçu le Château Arnoul en ruine depuis 1107 et ils avaient édifié au cours du XIIe siècle une citadelle aux fortifications plus solides en ce lieu stratégique de la route de Jérusalem.

       Plusieurs auteurs arabes font ainsi mention d’une forteresse sur le site de Latroun dans les années 1187. On sait par ailleurs que le voyageur juif Benjamin de Todèle, vers 1170, rencontre le Toron de los Caballeros, traduction de la formule : Toron des Chevaliers.

       Le nom de Latroun est devenu l’objet de diverses interprétations. Considérant comme originale la forme en-Natroun, adoptée par plusieurs historiens arabes, certains orientalistes y ont vu un ancien nom araméen dérivé de la racine natar « garder », « surveiller ». Mais cette explication est impuissante à rendre compte de la forme Atroun, el-Atroun ou encore Al-Utrun. Que l’on rencontre aussi chez certains historiens arabes. Elle provient de l’adjonction d’un « alif » prosthétique au nom Troun qu’emploie aussi Yaqout pour désigner le même endroit entre Beit el-Maqdis et Ramleh, conquis par Saladin en 583 de l’Hégire. L’addition de l’article, avec l’élision du « hamza », usuelle dans la langue parlée a donné lieu à la forme populaire Latroun.

       Les hésitations qui flottent autour des transcriptions Troun, Atroun et de l’emploi de l’article décèlent un vocable étranger à l’arabe, anormal aux yeux des écrivains de cette langue. Ce vocable n’est autre que le toponyme médiéval de toron, touron, latin : turo, appliqué chez les Francs à une éminence, à une colline isolée. Au château qu’il construit sur la hauteur de Tibnin, Huon de Saint-Omer donne le nom de Toron parce qu’il se trouvait sur un sommet élevé et predominant. An nord du lac d’Antioche (Turquie) existe un village de Toroun qui succède à un Toron médiéval. En revanche la forme : en-Natroun trahit une déformation savante opérée en vue d’arabiser un nom jugé bizarre, à l’aide d’un radical natar que possède l’arabe et d’une assimilation au substantif bien connu natroun, signifiant le nitre, le natron.

       La colline qu’on voit pointer au sud-ouest d’Emmaüs, une fois couronnée d’un ouvrage défensif répond tout à fait au concept que les Francs se faisaient d’un « Toron ». Ce mot devenait normalement chez l’indigène Troun, et le Toron avec l’article devenait eltroun d’où el-Atroun, Latroun.

       L’existence d’un « toron » dans le voisinage d’Emmaüs (Amwas) est un fait certain qui se dégage de l’exposition de nombreux témoignages empruntés aux chroniqueurs tant Orientaux qu’Occidentaux qui ont écrit sur les croisades.

       En décembre 1191, Saladin recule devant le roi Richard et quitte Ramleh. Ad-Din écrit : Le samedi 2 décembre, le sultan, levant son camp, le transporta sur une haute colline, à An-Natrun, forteresse inaccessible qui saisissait d’admiration l’imagination et le regard. Il ordonna de la ruiner et de l’anéantir, d’ébrécher son tranchant. Il fit propager la nouvelle qu’il y résidait et il répandit générosité et faveur sur les troupes. Le 12 décembre le sultan part vers Jérusalem se proposant d’y rester, il se mit à fortifier la ville pour en assurer la sécurité. Le Chroniqueur musulman signale alors : « la nouvelle nous parvint (22 décembre) que les Francs s’étaient postés à An-Natrûn ce qui laissait prévoir… la fin de la tranquillité ».

       En effet, l’armée franque avait progressé jusqu’à Ramleh et Lydda, elle y resta six semaines. Richard prit alors la direction de Latrûn et de Beit Nûba, positions clés sur la route de Jérusalem. Le château devait être encore en assez bon état puisque le Roi va y demeurer un temps et y passer Noël 1191. Ces événements sont rapportés par Abou Shamah :[7] Le 22 décembre, une armée arriva d’Égypte sous les ordres d’Abou al-Heïja « Le Gras » amenant un contingent important d’hommes et de bétail. Les Francs s’étaient transportaient à Natroun. Nos avant postes renforcés par le Sultan, tombèrent sur une de leurs colonnes de marche, lui enlevèrent du butin et plus de cinquante prisonniers qu’ils conduisirent à Jérusalem sans parler de ceux qui furent tués. Dans une autre attaque dirigée par Sabik ed-Din ‘Othman, seigneur de Cheïzer, le jour de la fête des Sacrifices (29 décembre), un grand nombre de francs furent égorgés et dix de leurs chefs tués ou faits prisonniers, le reste s’enfuit dans les montagnes, laissant les chevaux en notre pouvoir. Les Musulmans ne cessèrent d’avoir l’avantage sur l’ennemi tant qu’il resta à Natroun ; ils dévalisèrent ses marchands sur les routes et s’emparèrent entre autres d’une grosse caravane que les francs ne purent tirer de leurs mains. Le 22 de Dhou ‘l-Hiddjeh (10 janvier 1192) les Francs reprirent la route de Ramleh.

       C’est seulement en juin 1192 que l’armée des Croisés se regroupa à Ascalon et se remit en route vers Jérusalem. Elle passa la nuit du 10 juin à Latroun avant de continuer vers Yâlu (Chastel Ernald). Le fait est rapporté tant par les Francs que par les Sarrasins. L’Itinéraire du Roi Richard[8] mentionne que le 7 juin l’armée arrive à Tell-al-Sâfia (Blanche Garde) et le 9 au Toron des chevaliers (Latroun), elle se dirigera dès le lendemain vers château Hernaut puis vers Beit-Nouba où elle campera un mois environ. Behâ ed-Din rapporte le fait et rajoute :[9] « D’après les rapports de nos espions et de nos éclaireurs, l’ennemi attendait à En-Natroun les vivres et les machines de guerre dont il devait avoir besoin pendant le siège ; aussitôt qu’il aurait reçu tout ce qui lui était nécessaire, il devait se mettre en marche pour Jérusalem. »

       On sait que la marche sur Jérusalem prendra fin et que le 4 juillet 1192 les Croisés donnèrent le signal d’une retraite générale vers Ramleh, ainsi en avait décidé un conseil militaire où siégeaient à égalité, les Templiers, les Hospitaliers, les Français et les barons de Terre Sainte.

       Saladin tente alors d’investir Jaffa devant laquelle il met le siège le 26 juillet, l’entreprise se solde par un échec. Le 6 août c’est à Latroun que le sultan se replie : Le jeudi matin, (6 août) le sultan alla se poster à En-Natrun et appela l’armée auprès de lui. Vers la fin du même jour, c’est à dire le jeudi 24 redjeb, nous allâmes le rejoindre et passâmes la nuit dans cet endroit. Le lendemain il se mit en route pour aller visiter son frère Malek el-Adel qui était encore malade ; puis il se rendit à Jérusalem, où il assista à la prière du vendredi. Il repartit le même jour, après avoir fait l’inspection des travaux de construction qui se faisaient dans cette ville et avoir donné des ordres à ce sujet, et revint au lieu où se trouvaient les bagages à En-Natroun, où il passa la nuit.[10]

       Après l’échec de Jaffa, des pourparlers sont menés et le 2 septembre un traité est signé à Jaffa : il reconnaissait le nouvel état latin qui s’étendait le long du littoral de Tyr à Jaffa. Les deux parties promettaient de collaborer à la destruction des murs d’Ascalon et les chrétiens obtenaient le droit d’aller en pèlerinage à Jérusalem, sans armes, sans avoir à payer de droit.[11]

       Cette paix de trois ans et trois mois une fois conclue, les armées se livrent à des réjouissances communes et le sultan se retire à Latroun Le sultan partit pour En-Natroun, et les deux armées se mêlèrent l’une à l’autre. Une compagnie de Musulmans se rendit à Jaffa pour y acheter des marchandises et une foule de Francs se rendirent à Jérusalem pour faire le pèlerinage. Le sultan s’y prêta de bonne grâce ; il les fit même accompagner par des gardes pour les protéger et les ramener ensuite à Jaffa.[12]

       La veille du 4 mars 1193 mourait Saladin architecte de l’empire ayubide. Les seigneurs musulmans viennent prêter serment à son fils Malek el-Afdal, on constate alors que Latroun jouit toujours d’une réelle importance et qu’il est le fief d’un Émir : Sonkor : Émir d’En-Natrun : Après la prière de l’a’sr on reprit la séance pour la prestation du serment. Meïmon el-Kasri et Chems ed-Din Sonkor l’aîné jurèrent, mais en mettant des conditions. …Quant à Sonkor, il commença par refuser le serment, puis il dit : « Je vous le prête en ma qualité de gouverneur d’En-Natroun et à condition que cette place me restera ».[13]

       On retrouve le « Toron » après la trêve de 1229 conclue entre l’Empereur Frédéric et le sultan Mâlek el-Kâmel. Jérusalem appartient maintenant aux Chrétiens. Or la ville est mise en difficulté par les musulmans. Une armée de Francs vient la secourir et fait halte au Toron des chevaliers. Mais apprenant que les assiégeants ont été mis en fuite les Francs retournent vers Acre.[14] Enfin au XIIIe siècle le Toron sert encore de base d’opération contre les chrétiens et en particulier contre Jaffa, le sultan Baîbars demande à ses émirs de prendre Jaffa. Le gouverneur de Jérusalem se met en marche. Le Ms de Rothelin signale « qu’il loja en cel lieu que l’en apele le Toron des Chevaliers ».[15]

       En 1268 poursuivant sa conquête du Royaume latin, le mameluk Baîbars s’empare de Jaffa. C’est la fin définitive de la Jaffa franque et avec elle du pouvoir franc sur le sud de la Palestine. La chute d’Acre le 18 mai 1291 marqua la fin définitive du Royaume latin de Jérusalem. Dès lors le Toron des chevaliers perdait le rôle stratégique qui avait été le sien depuis la fondation du Château Arnoul par Beaudouin.

 

DU TORON DES CHEVALIERS AU CHÂTEAU du Bon LARRON

       N’ayant plus de rôle militaire sur la route de Jérusalem. Le Toron allait prendre curieusement une signification biblique et religieuse. Il deviendra d’abord le tombeau des Macchabées. Un texte du Frère Niccolò da Poggibonsi en témoigne.[16] Nous sommes en 1345, le voyageur vient de Ramleh, il rencontre un caravansérail, qui précédait l’hôtellerie du XIXe qui deviendra plus tard la propriété des Pères Trappistes puis « Le juvénat ». Niccolò da Poggibonsi écrit : A droite se trouve une hauteur avec des maisons en ruines. Et là il y eut un château. De ce lieu fut Mattathias, le père des Maccabées et là furent ensevelis les Maccabées dont on voit encore la sépulture. Le dit mont s’appelle : Modin.

       Cette appellation fantaisiste aillait être suivie par une autre qui allait trouver plus de crédit. Il suffisait de rapprocher Latroun et le latin Latro pour faire du Toron des chevaliers le château du Bon Larron : Castellum Boni Latronis. Aussi dès le XVIe siècle, le pèlerin qui vient de Ramleh et qui va vers Jérusalem est averti qu’il va rencontrer sur sa droite : le château du Bon Larron. Quelques récits de voyageurs méritent d’être rapportés. Le R. P. Nau, de la Compagnie de Jésus fait la route Ramleh-Jérusalem en 1674,[17] Nous rencontrâmes à trois bonnes lieus de Rame un village nommé Amoas (Emmaüs) et dans un champ voisin une église abandonnée… A quelques quatre ou cinq cents pas de là, sur la droite, est le village du bon Larron, que les Arabes mesmes nomment Latroun, d’un mot qu’ils ont receu & retenu des Latins. C’estoit une petite ville bien forte, avantageusement placée sur le haut d’une montagne assez escarpée. On y voit encore une Église fort élevée, & de grande apparence, qui estoit dédiée à ce saint Larron. Mais elle a esté gastée par les Infidelles, & elle tombe en ruine.

       Le flamand Corneis de Bruyn qui y passe en 1681, nous en laisse une précieuse gravure et écrit : Enfin… on vient au Bourg du Bon Brigand qui fut crucifié avec Jésus Christ. Les Chrétiens et les Arabes du païs l’appellent Bon Larron. Ensuite quand on vient dans la vallée on voit une église ruinée où il y a une fort bonne eau (Emmaüs).[18]

 


[1] Albert d’Aix, Historiae lib. X, cap. 14. Cf. PRAWER J., Histoire du Royaume Latin de Jérusalem, T. 1, p. 276, n. 36
[2] Nous suivons ici l’hypothèse de L.H. VINCENT et F.-M. ABEL, Emmaüs, sa basilique et son histoire, E. Leroux, Paris, 1932. p. 363.
[3] Imad ad-Din al-Isfahani, Conquête de la Syrie et de la Palestine par Saladin, Trad. H. Massé, Librairie Orientaliste P. Geuthner, Paris,. 1972. p. 99.
[4] Ibid., p. 100.
[5] Il s’agit du grand maître des Templiers.
[6] Abou Shamah, le livre des deux jardins, Recueil des historiens des croisades, Historiens orientaux, T. III, p. 312-313
[7] Abou Shamah, le livre des deux jardins, Recueil des historiens des croisades, Historiens orientaux, T. V, p. 49.
[8] Itinerarium peregrinorum et gesta regis Ricardi, W. Stubbs, Londres. Cf. ch. 48 et 49.
[9] Behâ ed-Din, Anecdotes et beaux traits de la vie du sultan Youssof, Recueil des historiens des croisades, Historiens orientaux, T. III, p. 304.
[10] Behâ ed-Din, Anecdotes et beaux traits de la vie du sultan Youssof, Recueil des historiens des croisades, Historiens orientaux, T. III, p. 338.
[11] Pour les sources chrétiennes Eracles II, 199 ( L’Estoire de Eracles Empereur, in RHC Hocc, t. II). Ernoul 292 (Chroniques d’Ernoul et de Bernard le Trésorier, éd. L. de Mas Latrie, Paris, 1871). Itinerarium VI, 27. Pour les sources musulmanes : [9] Behâ ed-Din, Anecdotes et beaux traits… p. 343…
[12] Behâ ed-Din, Anecdotes et beaux traits… p. 349.
[13] Ibid. p. 365.
[14] L’Histoire d’Eracles Empereur, le 33 ème livre, ch. XIX, Recueil des historiens des croisades, Historiens occidentaux, T. III, p. 385.
[15] Ms. de Rothelin, Recueil des historiens des croisades, Historiens occidentaux, T. II, p. 631.
[16] Fra Niccolò da Poggibonsi, Libro d’oltramare, Pubblicato da Alberto Bacchi della Lega, 1882, 29ss.
[17] NAU M., Voyage nouveau de la Terre-Sainte, chez Barbou, Paris, 1754. ch. VIII, p. 45…
[18] BRUYN C., Voyage au Levant, c’est à dire…, H. de Kroonevelt, Delft, 1700. p. 258.